Le Maître d'Escrime - Arturo Perez-Reverte

 
 
Préface Critique New York Times

PRESENTATION par CARLO VARACCHI

Le Maître d'escrime, roman de l'écrivain espagnol Arturo Pérez-Reverte, raconte les péripéties d'un homme solitaire, passionné d'escrime et obsédé par l'honneur, dans une Espagne aux prises avec la révolution de l'été 1868. Don Jaime Astarloa, le visage émacié et le corps osseux, survit à grand-peine dans un pays plongé dans le chaos où il n'y a plus de place pour les héros d'antan ni pour les gentilshommes respectueux des vieilles traditions. Le roman brosse le portrait délicat d'un homme au crépuscule de sa vie, qui continue de payer les fautes commises dans sa jeunesse, se sait l'ultime dépositaire d'un art à la frontière de la vie et de la mort mais que l'avenir condamne à n'être qu'une discipline olympique.

Si un mot peut résumer la tragédie d'Astarloa c'est bien le mot anachronique, et l'image de décadence qu'il sous-entend parcourt tout le roman, même dans les moments les plus intenses, quand le personnage parvient au sommet d'une gloire lumineuse. Pourtant le roman de Pérez-Reverte va bien au-delà et met en avant l'antagonisme opposant une période historique troublée où tous les coups sont permis et les principes oubliés de l'honneur défendus à la pointe du fleuret par un gentilhomme qui eût mérité des temps meilleurs.

Sous l'apparence du feuilleton. Le Maître d'escrime présente une galerie de personnages qui séduisent le lecteur par la complexité de leur psychologie et le romanesque des actions auxquelles ils sont mêlés. Au roman de cape et d'épée s'ajoute l'implacable combat moral et esthétique que le maître Astarloa livre en lui-même. Le roman est aussi la fresque et la métaphore d'une période de troubles dans l'histoire de l'Espagne du XIXe siècle : celle du fossé se creusant entre le trône et la société, de la chute de la monarchie d'Isabel II. C'est une page capitale de l'histoire qui est en train d'être tournée, où forces réactionnaires et révolutionnaires s'affrontent pour prendre le pouvoir. Des personnages historiques et aussi antagonistes que le général Prim, 0' Donnell et le ministre Narvàez fomentent une révolution politique et intellectuelle, l'émeute gronde dans les rues de Madrid et le pays est menacé par les soulèvements populaires et les révoltes étudiantes et militaires. Arrestations arbitraires, déportations, censure de la presse, suspension des garanties individuelles, l'Espagne tout entière conspire et le Madrid de don Jaime Astarloa vit dans l'attente d'un coup d'État visant à renverser la monarchie.

Deux histoires tissent ainsi la trame du Maître d'escrime. D'un côté la douloureuse reconstruction d'une vie abîmée, celle de don Jaime Astarloa, de l'autre la mémoire collective de la société espagnole en cette année de changement décisif. Avoir choisi de situer le roman en 1868 permet de le peupler de conspirateurs et d'aventuriers parfaitement vraisemblables. Mais Pérez-Reverte sait éviter le piège du roman historique. Ses anarchistes sont une toile de fond haute en couleur, un murmure constant de voix qui s'affrontent et montent de la rue jusqu'à la salle d'armes, où le maître enseigne son art, indifférent aux révoltes populaires comme aux intrigues de palais. Astarloa appartient au passé, à l'acier noble des lames, et ne saurait s'abaisser au feu d'un pistolet. Il n'est pas anachronique parce qu'il approche de la soixantaine, ni parce que ses vêtements sont passés de mode, ni parce qu'il vit de maigres ressources, il est anachronique en ce qu'il entend gouverner sa vie selon l'ancien code de l'honneur dans un monde où règnent la trahison et la délation et où les masses sont devenues le sujet historique du changement.

La conspiration pénètre la salle d'armes monacale sous l'apparence d'une femme, doña Adela de Otero, de trente ans plus jeune que le maître et qui possède pour le conquérir la plus puissante des vertus : c'est une grande escrimeuse. Elle vient vers Astarloa, non pas en élève balbutiante, mais en quête de l'essence même de son art, de sa science et de l'estocade secrète qui donne à celui - ou celle - qui la porte, le pouvoir absolu de vie et de mort. L'habileté rare chez une femme, et la beauté presque offensive d'Adela de Otero troublent Astarloa qui se croyait à l'abri des passions. Le maître sacrifie ses nuits et ses rares heures de liberté à la rédaction d'un traité qui puisse aller au-delà des théories légendaires de Gomard, Grisier et Lafaugère. Tel un alchimiste entêté, Astarloa est depuis son jeune âge en quête de son Graal : la botte parfaite et imparable, aboutissement absolu de l'art de l'escrime. La vie, cependant, l'a trop souvent détourné de ce but, et il lui arrive de désespérer face à ce qu'il considère comme un échec, un rêve irréalisable, un but hors de portée. L'art du fleuret l'a mené plus loin que les limites de la raison, à une mystique de chevaliers d'un ordre en voie d'extinction. Pendant l'été 1868, il découvre que les femmes peuvent partager cette mystique, qu'elles peuvent atteindre, par la discipline du corps et de l'esprit, l'objectif si longtemps recherché devant le miroir : l'efficacité mortelle.

L'efficacité est aussi ce qui préside à la structure du roman, bâti comme un assaut entre écrivain et lecteur. Dans le dédale d'un Madrid en proie aux soubresauts révolutionnaires, l'action centrale tend à la concentration et à un rythme où chaque mouvement et chaque seconde comptent. Dans les moments de repos, le lecteur est invité à pénétrer dans les cabinets ministériels, à comprendre les événements par la vox populi des tavernes, à deviner que les personnages secondaires cachent leur pauvreté, à écouter des discours révolutionnaires, à rencontrer des voyous et des assassins. Le dédale urbain de Madrid sert de décor à l'aventure. Cette ville avait été le centre du monde, la métropole de l'empire où le soleil ne se couchait jamais, la capitale d'un royaume qui avait perdu, cinquante ans auparavant, le continent sud-américain. La bataille d'Ayacucho avait mis fin à des siècles de pouvoir colonial et signifié à la conscience espagnole que le monde avait changé. De l'étranger sont venues des idées libérales et révolutionnaires menaçant la monarchie. Un décor d'opéra, un rythme endiablé de feuilleton, un argument digne de Dumas, sont au service d'un personnage hiératique, romantique, qui a consacré sa vie à l'escrime avec la passion de l'école italienne, le rationalisme esthétique des maîtres français et le tempérament de la tradition espagnole. Astarloa vit dans ce monde révolté en témoin, sa vie quotidienne est régie par la routine et la solennité rituelle inhérente à l'art auquel il se consacre. C'est un homme qui ne s'intéresse pas à la politique mais qui va être mêlé involontairement à elle.

Si le cadre historique du Maître d'escrime est passionnant, la progression romanesque, qui suit le conflit du couple principal, l'est tout autant. La variante de l'opposant féminin dans un monde d'hommes constitue une très belle astuce de l'auteur, et si elle déconcerte de prime abord, elle devient rapidement un duel mené non seulement à la pointe du fleuret mais aussi avec les armes les plus subtiles de la psychologie. Crédule et vertueux, don Jaime s'affronte au passé mystérieux d'Adela de Otero, personnage énigmatique d'autant plus riche qu'il défend avec témérité d'inavouables secrets. C'est une femme taillée à la mesure des circonstances, un personnage inspiré par des modèles d'héroïnes prêtes à tout et capables de tout, et qui semble s'accommoder à merveille des clairs-obscurs d'un Madrid éclatant de lumière le jour, ponctué de chandelles la nuit.

On ne peut s'empêcher de songer avec nostalgie aux feuilletons d'autrefois, car l'on voit bien comment les scènes du Maître d'escrime conviennent à la rhétorique du montage, et comment les flash-back ont pour fonction d'apporter des informations nouvelles et de prolonger le suspense jusqu'à la dernière ligne. S'il fallait signaler l'un des aspects les plus réussis du roman, on pourrait citer l'acceptation progressive par Astarloa de la jeunesse scandaleuse de l'intruse. Elle tente à tout prix de lui arracher ses secrets et de connaître ses faiblesses, comme si les sentiments pouvaient se montrer à la pointe de l'épée et les liaisons dangereuses troquer la plume pour le plus aiguisé des stylets.

Le lecteur connaît sans doute les autres romans à succès d'Arturo Pérez-Reverte, Le Tableau du Maître flamand et Le Club Dumas, mais c'est sans doute dans Le Maître d'escrime que les recours stylistiques et inventifs de l'auteur sont les meilleurs. La connaissance minutieuse de l'histoire espagnole y est pour beaucoup, de même que le choix d'une intrigue où la subtilité des caractères principaux l'emporte sur le hasard et l'équilibre entre histoire et histoire individuelle, passion et mystère, crime et honneur, à la croisée de deux destins tragiques et à l'intersection de deux époques de l'Espagne. Mais la préface qui dit plus quelle ne le devrait n'est pas digne de son nom, et l'on se contentera de conseiller au lecteur d'aiguiser tous ses sens pour découvrir la synchronisation finale où, comme sous l'effet d'une botte imparable et secrète, le voile se lève d'un coup sur tous les mystères.

L'hidalgo sans fortune qui défendait un art sans élèves, avait pour seul patrimoine le blason des Astarloa : une enclume d'argent sur champ de sinople portant la devise : A moi. Elle pourrait figurer en préambule du roman et accompagner le cri des patriotes à Cadix le 19 septembre 1868 : Viva España con honor!

Aruro Pérez Reverte est né à Cartagena, Espagne, en 1951. Licencié en Sciences politiques et en journalisme, il a travaillé longtemps comme grand reporter et correspondant de guerre pour la télévision espagnole, notamment pendant la crise du Golfe et en Bosnie. Son roman "Le Tableau du maître flamand"a été un succès mondial,, traduit en seize langues et publié dans trente-deux pays.

Arturo Pérez Reverte partage aujourd'hui sa vie entre l'écriture et sa passion pour la mer et la navigation.

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THE NEW YORK TIMES, TUESDAY, JULY 13, 1999

The Pen is Mighty, but Oh That Sword

xBy MEL GUSSOW

In "The Fencing Master," a new intellectual thriller by the Spanish novelist Arturo Pérez-Reverte, the title character, Don Jaime Astarloa, undertakes his most daunting assignment. A gentleman of the old school, he is approached by a seductive woman who wants him to teach her his masterly fencing secret, a sword thrust that is impossible to parry. Don Jaime is soon drawn, into intricate plots and counterplots in this 19th- century adventure, in which fencing is characterized as both an art and a mathematical science. As the novelist explained during a recent visit to New York, for him fencing is also a moral code.

Speaking through an interpreter, Mr. Perez-Reverte said: "The book deals with being an honorable person in a dishonest world. The Fencing Master does not sell himself. That's his tragedy, and that is also his strength and his glory." He added, "Perhaps I'm also referring to the problem of contemporary man."

In the book, which takes place in Madrid, that unstoppable thrust is described in vivid detail, but Mr. Perez-Reverte made it clear that it was a fiction. "It doesn't exist," he said. "I constructed a theoretically perfect thrust, but I eliminated a few intermediate movements so that nobody could execute it. It has the appearance of being perfect."

Fencing is typical of the intriguing and often esoteric backgrounds Mr. Perez-Reverte chooses for his novels. In "The Flanders Panel," the book that established the author's reputation, an art restorer discovers a murder mystery in a medieval painting of a chess game. "The Club Dumas" moves into the world of antiquarian books and a manual for summoning the Devil. "The Seville Communion" explores the Internet along with the Vatican, as a hacker breaks into the Pope's private computer. Led by the dashing Father Lorenzo Quart, the mystery shifts from Rome to Seville, where there is a battle over a Baroque church.

"The Fencing Master" is actually one of Mr. Perez-Reverte's earliest works, first published in 1988 in Spain, and now here after his other best sellers. In his dozen years as a novelist, Mr. Perez-Reverte, who is 47, has had a streak of uncommon good fortune. His books have been translated from Spanish and published in 24 other countries. Several have been filmed, the latest, "The Club Dumas," by Roman Polanski. The movie, retitled "The Ninth Gate," stars Johnny Depp and is scheduled to be released late this year.

As orchestrated by the author's various heroes (usually reluctant), these books are tantalizing exercises in gamesmanship as well as provocative mysteries. They are filled with literary and cinematic references.

In "The Club Dumas," there is a list of works by Alexandre Dumas, including a travel book titled "The Fencing Master." In "The Seville Communion," a comic subplot involves a trio of bumbling gangsters who are, he said, the equivalent of the sergeants in John Ford westerns. Their leader prides himself on his past friendship with Hemingway and Graham Greene, among others, and has relics (Hemingway's cigarette lighter) to prove his relationships.

Mr. Perez-Reverte added that his favorite film was directed not by Ford but by Jean Negulesco: "The Mask of Dimitrios," a Hollywood adaptation of an Eric Ambler mystery. One of the pleasures of writing fiction, he said, is "intertextuality — to wink and refer to books and movies that I've loved."

Asked how he chose his subjects, he said: "We all have ghosts, remorse, dreams, things we love and hate. One day something in life — a word, a phrase, something in a book, a beautiful woman — clicks, and part of that world takes on a special meaning. And you realize you have a story to tell."

"The Fencing Master" is about a world that he knows intimately. His interest in fencing began in his youth in Cartagena. He was brought up to be a gentleman, and his mentor was his grandfather: "He would say that he hated sports in which you wore shorts and that fencing was the only sport that a gentleman could engage in. From the age of 7 to 12, my brothers and I had classes in fencing. It was part of my upbringing, my finishing school. It did not mark my life, but it did leave a certain impression in my mind."

When he decided to write the novel, he used his grandfather as a role model. Physically, the handsome, dignified Don Jaime bears a resemblance to him. The two also share attitudes, "that pride which is a defense mechanism against solitude, a kind of intellectual solitude."

"The Fencing Master" is dedicated to the author's 15 year-old-daughter, Carlota, and to "the Knight of the Yellow Doublet," the title of a swashbuckling play written by his grandfather and performed on family occasions.

With a library of 8,000 volumes, his grandfather was a reader and book collector, and he passed those preoccupations (as well as his collection) on to his grandson. Following the family tradition, Mr. Perez-Reverte has increased the library to include the complete works of Melville, Jack London, Conrad and Patrick O'Brian as well as classics of Greek and Latin literature. The books are in his home in the mountains outside Madrid, and it is there that he does all his writing.

He is a latecomer to fiction, writing his first novel at 34 after a career as a journalist and television personality, covering wars from the Middle East to Central America. By his own description, as a war correspondent he was an "honest mercenary," recording facts of battle while not expressing his own opinion. Increasingly he grew cynical about the limits of his profession.

An author who values the inspired, efficient stroke.

As a novelist, he is, in his words, "a sniper." "I use all genres," he said. "Mystery, history, police. Television and Ken Follett best sellers are as useful to me as narrative tools as Conrad's onomatopeia or the sense of time in Thomas Mann."

In "The Fencing Master," Don Jaime says that "in fencing it's simplicity that requires inspiration" and the more complex moves are "just techniques." The author acknowledged this as a lesson to the writer, too: "For me, writing seeks efficiency. I detest it when novels are written about the impossibility of writing a novel. I believe that novels should be at the same time entertaining and profound." For profundity, he points to Thomas Pynchon. "V" is, he said, the "best American novel I've read in 20 years."

Describing his own writing process, he said it was like "laying a minefield," in which he places his "tricks, traps and false leads." Behind them is an artful structure and a wealth of information, some of it drawn from books pertinent to the subject.

Sailing and reading are his principal interests; he designed his own 15-foot sailboat with a library for several hundred books. He is also obsessed by the idea of sunken galleons and has planted references to them in his novels. His next book will deal more directly with that subject. It is, he said, about a contemporary sailor and 18th-century map making and problems of latitude and longitude. In preparation, he has gathered books "about sailing, submarine archeology, the history of navigation in the 18th century, nautical photography and astronomy, old maps from Havana, Cadiz and Cartagena and a book called 'The Problems of Crimes in Closed Rooms.'"

As he discussed these diverse resources, he sounded as if he were a youth exploring his grandfather's library. "The true magic of literature is to get the reader to take on the role of a child," he said, "and to live his own adventure through the book. He should take off for the pirate's island. That's how I see literature — and how I live it."

Then he described a dream: "One day I'll stop writing, and the only thing I'll do is sail and read. Just imagine a marvelous day: a beautiful bay, a wind speed of 50 knots and Catherine Zeta-Jones seated on the ship by my side." For him, only one thing is missing from that seemingly perfect picture. "If in addition, I know that in that bay there is a galleon laden with treasure sunk two centuries earlier, everything suddenly takes on a much more intense meaning."