L'origines de l'escrime de taille dans l'escrime artistique et de spectacle

 

 
 


Dans la langue française, comme d’ailleurs en anglais et en allemand, une « rapière » n'est pas définie par sa lame, mais par sa protection de main par des anneaux ou par une coupe hémisphérique. John Clements explique ça très bien (voir son livre de 1997). Du coup on mélange toute sorte d'épées sous le même nom. Meyer (1600) décrit dans son livre sur la Rappir (rapière) une escrime exclusivement de taille. Nous avons en Allemagne des mots comme Haurappir (rapière pour frapper) ou Reiterrappir (rapière de cavalier) qui désignent des armes à lame large avec des protections de la main par anneaux.

Bref, linguistiquement nous avons un regroupement de différents types d'épées sous le même nom. D’ailleurs, en anglais c'est la même chose. Ici Clements fait un peu l'impasse. Aujourd'hui l'épée de taille qui fait le passage entre l'épée médiévale et la « vraie » rapière est appelée « side sword » que nous traduisons littéralement en français par « épée de coté », car il n'y a pas de nom français pour cette arme. Or chez Egerton Castle (1858) le « side sword » désignait toute forme d'épée civile portée quotidiennement.

Au plus tard depuis Marozzo, l'école d'escrime de Bologna, à l'origine de l'escrime française, donne la priorité au coup d'estoc. Le résultat dans un premier temps c'est un affinement et surtout un allongement de la lame, ce qui permettait la parade/riposte dans l'engagement avec la lame adverse. L'introduction de la séparation de la parade et la riposte par l'école française entraîna logiquement un raccourcissement de la lame à la longueur du bras armé.
En résumé, faire de la taille ou de l'estoc avec une « rapière » n'est pas vraiment un problème historique, mais plutôt linguistique.

Maintenant passons à l'escrime artistique et de spectacle et les coups de taille utilisés dans la plupart des chorégraphies.
En effet, la petite rapière dite « de spectacle » avec la lame triangulaire fortement utilisée dans cette escrime est une épée d'estoc. De par son architecture cette lame supporte très mal les coup de taille. Classiquement elle fatigue vite et elle casse 5 à 10cm de la pointe ou au début de la soie. Ce problème est connu depuis toujours et pour réduire la casse, les fabricants nous proposent les lames « mousquetaire ». Légèrement plus large à la base, ce qui réduit le problème à la soie, mais toujours triangulaire et bien-sur plus chère, elles n'offrent qu'une solution temporaire et encore.
J'ai constaté que le problème de l'escrime de taille existe pratiquement que dans l'escrime de spectacle française. En Allemagne la priorité a toujours été donnée à l'estoc et aux États Unis, (un pays sans une vraie culture de l'escrime ), on a toujours allègrement et sans complexe mélangé l'estoc et la taille toutes armes confondues.

Pourquoi donc on voit-on les coups de taille partout ?

Premier argument : Un coup de taille est plus grand dans le mouvement donc plus visible.

Cet argument semble logique or c'est faut. D'abords, et tous le monde le sait, une lame en mouvement, même large, devient invisible pour le spectateur. Ce qui reste visible, c'est le geste, le mouvement du bras pour les coups de taille et le mouvement du corps avec allongement du bras, avance et evtl. la fente pour le coups d'estoc. A distance habituelle d'un spectateur, c'est finalement le coup d'estoc qui est plus visible.
Dans ce contexte il faut aussi poser la question de la crédibilité. En France, les coups de taille sont arrêtés près du corps. Nous travaillons dans la distance de touche. Du coups la vitesse d’exécution est en règle générale en dessous de la vitesse réelle, ce qui se paye souvent avec une certaine mollesse de l'action. C'est le contraire pour les coups d'estoc. Exécutés hors distance, on mets de la vigueur ce qui augmente la crédibilité et en même temps, bien-sur, la visibilité.

Deuxième argument : Le coup de taille est plus sûr.

C'est doublement faut, car nous exécutons nos coups de taille en distance de touche. Et c'est notre seul capacité d'arrêter nos coups qui protège notre partenaire. Par contre, le coup d'estoc s'exécute hors distance, notre partenaire ne risque rien.

Troisième argument : C'est historique, les mousquetaires se battaient comme ça.

C'est archi-faux, nous ne pouvons pas l'affirmer. Comme j'ai expliqué plus haut, la rapière peut être une arme courte à lame large comme une arme longue à lame fine. Par conséquence les deux sont possible.

D'où vient alors cet engouement pour les coups de taille dans l'escrime de spectacle française ?

Une piste à explorer est le cinéma de cape et d'épée. Un des premiers films modernes de ce genre c'est « Le Capitaine Fracasse » d'Abel Gance (1943). Au surprise, dans le grand duel au cimetière, nous trouvons une escrime essentiellement de l'estoc. C'est différent à partir de 1953, dans « Les Mousquetaires » d'Hunebelle, l'escrime semble plutôt rudimentaire, mais essentiellement de taille. Le niveau s’améliore, mais pendant les années 60, Jean Marais, Alain Delon, Gérard Barrey, Guy Delorme et d'autres mousquetaires s'adonnent joyeusement aux coups de taille. Les années 60 ont vu aussi émerger deux géants de l'escrime de spectacle. Sans eux l'escrime que nous pratiquons aujourd'hui n’existerait pas. Pour le cinéma c'est bien-sur le Maître Claude Carliez, qui signe pour les combats dans la plupart des films français de cape et d'épée. A coté de lui, dans le monde de théâtre, c'était un monstre qui se cachait derrière son surnom « Bob », le Maître Heddle-Roboth. En 40 ans de carrière il a formé à lui seul plus de 80% des comédiens et instructeurs en France à l'escrime de spectacle. Pour avoir travailler avec les deux pendants des années, je peux confirmer qu'ils enseignaient rigoureusement une escrime de taille.
Alors c'étaient des incultes qui connaissaient rien de l'histoire ? Bien sur que non, tous les deux possédaient des bibliothèques bien fournies et avaient des très grandes connaissances de la littérature d'escrime. Il faut dire que M.Carliez, qui était un formidable professeur quant il s'y mettait, traitait l'histoire comme Alexandre Dumas, de qui il était un grand fan. Et pour « Bob » l'escrime de spectacle était une escrime à part, un moyen de s'exprimer sur scène indépendamment de toute vérité historique et sportive.
Je pense que le lien entre les deux c'est fait par le Maître André Gardère, qui était leur instructeur à l'école de Jointville. M. Gardère, ancien champion olympique au sabre, était le chorégraphe des premiers films d'Hunebelle. Faire le lien avec l'escrime de taille me semble s'imposer. Et il est aussi maître d'armes à l'ENSATT à la rue Blanche. Claude Carliez le rejoint comme assistant pour « Le Bossu », c'est le début de sa carrière cinématographique. Bob reprend le poste à l'ENSATT après le décès de Gardère.

L'hypothèse est donc qu'à l'origine de l'escrime de spectacle aujourd'hui pratiquée en France était le sabreur M. Gardère, qui avait trouvé en Claude Carliez et en Bob Heddle-Roboth deux élèves extraordinaires. Par leur extrême longévité, plus de 40 ans de carrière pour chacun, ils ont marqué et influencé notre escrime à jamais.

On est étonné que si peu d'escrimeurs artistique se posent des questions ?
Ce n'est pas aux escrimeurs de se poser des questions, c'est d’abords aux maîtres d'armes et aux instructeurs. Or il me semble que l'escrime de spectacle, et par procuration l'escrime artistique est toujours traitée comme qqchose à part. « Ce n'est pas de la vraie escrime. » C'est de l'escrime pour « amuser la gallérie ». La plupart des instructeurs artistiques sortent de l'escrime sportive sans aucune formation de spectacle. Un grand nombre sont des autodidactes. Sans littérature en français et surtout sans formation ils se débrouillent avec des ficelles. Et pourquoi ils mettent l'escrime de taille à toutes les sauces? Parce-que leurs référents comme par exemple les « maîtres spécialistes de spectacles » de l'Académie d'Armes de France ont tous été formé par Claude ou par Bob.

Et quand je vois le programme de formation que ces maîtres sont en train de concocter au sein de la FFE, je pense que l'escrime de taille avec des épées d'estoc a encore de bons jours à venir.

Michael Müller-Hewer

27/02/2017

michael.m.hewer@jeuxdepees.fr

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